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Les Rats Conteurs ont fait des recherches dans les archives communales et paroissiales et ont découvert que l’auteur de la Vierge Noire à l’Enfant Blond était un certain Augustin Frêne, née à Mont-sur-Marchienne en 1752 et décédé en 1832.

Augustin, au prise avec un nouvel accès de bile noire, était rentré à Mont-sur-Marchienne, fin 1793, cherchant du réconfort auprès de son frère Philippe et de sa belle-sœur Eugénie. Il avait 41 ans et souffrait, depuis la fin de son adolescence, d’un trouble de l’humeur qu’on appelle aujourd’hui la cyclothymie. A chaque automne son humeur s’assombrissait. Les oiseaux noirs de la mélancolie sont revenus, disait-il. Mais cela ne l’empêchait pas de travailler et de respecter ses obligations. Au printemps par contre, il retrouvait de l’allant. Son humeur virait à l’optimisme et il devenait très productif et très créatif. Il s’était accommodé de ses variations d’humeur. Sauf que, en cette fin d’année 1793, les oiseaux noirs de la mélancolie étaient plus nombreux et tourbillonnaient avec frénésie autour de sa tête.

Depuis ses 25 ans, Augustin travaillait comme précepteur chez un riche négociant-armateur de Dunkerque, Léon Duchêne, qui avait 6 enfants. Augustin était apprécié pour ses qualités de pédagogue et pour la richesse de ses connaissances largement inspirées de la toute jeune Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. On l’appréciait aussi pour ses talents de sculpteur et de caricaturiste. 50 ans avant Honoré Daumier, il réalisait des petits bustes en terre de personnages divers pour amuser son entourage. Il était aussi engagé socialement et donnait gratuitement des cours à la paroisse aux enfants déshérités. Sans être particulièrement religieux, il entretenait une passion pour les Vierges Noires dont il aimait visiter les lieux de culte.

A cette époque Dunkerque était une ville florissante où se côtoyaient marchands, marins, voyageurs, militaires et fonctionnaires. Les cafés et les lieux de discussions étaient nombreux. Un sujet était particulièrement sensible, celui de l’esclavage. Augustin participait régulièrement à ces débats en tant que farouche partisan de l’abolition de l’esclavage.

Fin 1793 Philippe et sa famille accueillirent Augustin chez eux à Mont-sur-Marchienne. Philippe avait repris l’entreprise de menuiserie du père. Il avait deux ouvriers et un apprenti. Il travaillait pour le bailli de la ferme Château de la Torre et pour les moines de l’Abbaye d’Aulnes.

Augustin appréciait la sollicitude de son frère, de sa belle-sœur et de leurs deux jeunes enfants. Mais il se sentait déprimé, aux prises avec ses ruminations. Il pouvait rester de longues heures seul, immobile, au bord de la Sambre à fixer l’eau courante.

La période était très trouble en ces années qui suivaient la révolution française de 1789. Les moines de l’Abbaye d’Aulnes vivaient dans le stress et l’angoisse car ils avaient eu vent des exactions des révolutionnaires contre l’Eglise. Ils avaient déjà fuit l’Abbaye en 1792 et en 1793, suite à de fausses alertes.

Dom Norbert, l’abbé de l’Abbaye, tentait de les rassurer. Mais il avait une autre préoccupation, toute personnelle. Il voulait restaurer et faire sienne une toute petite chapelle abandonnée depuis plus d’un siècle dans les sous-sols de l’église abbatiale. Elu Abbé en 1790, cette restauration était devenue une obsession. Début 1794, les boiseries venaient d’être restaurées par Philippe Frêne. Il restait une statue à remplacer dans une niche à gauche de l’autel, celle d’une Vierge à l’Enfant, trop abîmée pour pouvoir être restaurée.

Philippe suggéra à Dom Norbert de confier à Augustin la mission de réaliser une nouvelle Vierge à l’Enfant. Il fallut à Augustin 3 mois pour produire son interprétation de la Vierge à l’Enfant.

Le 14 mai 1794, Augustin aidé de Philippe installa dans la petite chapelle sa Vierge Noire à l’Enfant Blond dans la niche en bois prévue à gauche de l’autel.  Vers 14h00, Dom Norbert descendit dans la chapelle pour découvrir le travail d’Augustin. Ce fut un choc. Dom Norbert blêmit puis se mit à vociférer. Il accusait Augustin de blasphème, de péché, de désirs malsains et coupables. Toute liaison avec une personne de couleur était interdite à l’époque et condamnée fermement par l’Eglise. Dom Norbert intima d’enlever la statue et de la détruire. Mais au même moment, des moines entrèrent dans la chapelle en criant « les révolutionnaires sont là, il faut fuir ». Dom Norbert ordonna l’évacuation sur le champ de l’Abbaye par les moines. Augustin et Philippe, dans un tumulte invraisemblable, quittèrent eux aussi l’Abbaye.

L’après-midi du 14 mai 1794, les armées de la République saccagèrent l’Abbaye, la pillèrent et y mirent le feu. La destruction dura plusieurs jours.

Du belvédère qui surplombe le site de l’abbaye, Augustin regardait les bâtiments, encore fumant. Il entendait le brouhaha de villageois en train de charger dans des charrettes des pierres et autres matériaux extraits des ruines. Sa Vierge Noire à l’Enfant Blond était là ensevelie sous les gravas. Il ne ressentait rien. Son cœur était figé. Tout espoir l’avait quitté. 

 

Au dessus de sa tête volaient trois oiseaux bruns qui observaient la scène et entendaient sans juger. Dans les fourrés derrière lui se tenaient deux rats aux pattes et à la queue bleues qui l’observaient avec bienveillance et compassion.

Fait à Mont-sur-Marchienne, le 14 mai 2019

Guy M. Deleu

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